Page 88 - La Place des Wallons
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 Christophe Géradon
des gueules chaudes au-dessus de moi, et je m’en souviens aussi encore : « expro- priations ». Ça semblait évoquer chez les adultes tout autour une agitation, et mon esprit d’enfant en a associé les deux concepts. Là, je me sens plisser les yeux, au-dessus de mon carnet, je fais revivre ce branle-bas qui s’est déroulé dans les an- nées septante — et je le ressens physique- ment ; je viens de voir resurgir l’image (et le son, et l’odeur) d’un énorme bulldozer jaune et — comme un film de cinéma, une scène de guerre, de bombardement, l’inté- rieur d’une maison éventrée, une intimité violée, un papier peint rose de chambre d’enfant mise à nu, relié à une cheminée qui s’effondre, et une jeune femme à côté de moi qui pleure de voir son passé, ses souvenirs, s’effondrer. Ma mère ne m’a- vait-elle pas emmené dans la rue des Ébu- rons ce jour-là ? Peut-être avions-nous contemplé l’intérieur béant orange et rose des maisons détruites, les lourdes gouttes de pluie qui lardaient le papier peint, y laissaient des larmes plus foncées, et le
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