Page 59 - La Place des Wallons
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 Cyrano
du jour, une clarté assourdissante. Elle me riait aux oreilles la couleur des pavillons battus par les yachts, les récitait à la ma- nière d’une enfant. Il fallait que je m’al- longe. Nous nous sommes assis à la ter- rasse d’un café, sur le quai de la Goffe. Il y avait du monde ; j’ai voulu leur expliquer, leur dire à tous que ce n’était après tout qu’un premier jet. Le jugement de la ser- veuse a été cinglant, sans appel : « qu’est- ce que je voulais boire ? » Mireille a com- mandé, j’ai préféré ne pas envenimer les choses ; il y a eu deux verres sur la table, et j’ai bu le mien d’un trait. Mireille a ravalé son souffle, amusée. Je crois que j’ai som- nolé un peu. Mon amie parlait avec des voisines de table, riait, excusait le boit- sans-soif, je suppose. L’alcool, puisqu’ap- paremment c’était un alcool, s’était abattu sur mon front comme une crème glacée. Je crois que mon esprit était parvenu, par un mélange chimique, à relativiser les choses de la vie. Que restait-il de mon roman une fois qu’on se savait de simples fourmis sur un caillou filant dans le vide intersidéral ?
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