Page 113 - La Place des Wallons
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 Un samedi d’octobre
lais un éclair au chocolat ; je dis « oui », et nous glissions vers la caisse. Maman sortait un billet de 50 francs, à la manière de ceux qui en ont plusieurs, et nous mar- chions dans les allées de cette cantine sou- terraine, à la recherche d’une table pour trois. Quand nous nous sommes assis, mon frère a vu un éclair devant lui et a voulu mordre dedans, mais maman lui a tapé la main et a posé le bol de soupe devant lui. J’avais les yeux cerclés, lourds, le nez un peu chargé, je me sentais d’une tristesse infinie dans ce hangar, et je refusais de le- ver les yeux vers ceux de ma mère, de peur d’y lire notre détresse, sa confirmation en quelque sorte, ou de regarder en face l’in- nocence de mon petit frère l’énorme cuillère dans la bouche, le regard de biais vers son éclair sur le plateau brun. Une famille mangeait à côté de nous, et je pré- férais m’y perdre ; une mère terrifiante, énorme, et deux pauvres chiards, un petit, un grand, très maigres. Le petit ouvrait sa bouche en grand pour faire entrer la cuillère de soupe en entier, et la mère me
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